21.01.2011

Eve et le petit monde.

 

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Chapitre 1 : Eve et le petit peuple…

 

La sonnerie du radioréveil était difficile… enfin, de plus en plus difficile à entendre pour Eve. Une main surgit de sous la lourde couverture parsemée de motifs de patchwork aux couleurs un peu passées. Les doigts ridés éteignirent le poste tonitruant et le calme réintégra la pièce. Les draps furent repoussés. Lentement, Eve s’assit sur le bord de son matelas. Son esprit divagua sur la journée à passer et sur son avenir tout proche. D'ici la fin de la semaine, elle serait à la retraite. Un vague sourire triste envahit ses traits.

 

La vieille dame se tenait de manière altière dans la lueur du petit jour qui filtrait au travers des tentures entrouvertes. Sa chemise de nuit blanche aux broderies ajourées et ses longs cheveux blancs nattés lui tombant jusqu’à la taille lui donnaient un air désuet.

 

Eve se leva et quitta l’atmosphère douillette de la chambre. Après avoir pris une rapide douche, elle aborda la cuisine où elle se fit couler du café. Un antique poste, datant des années cinquante, diffusait un air de jazz d’Al di Meola. La musique mis en bruit de fond anima le lieu.  Le regard bleu-gris d’Eve se porta sur son jardin, donnant lui-même sur la grand-route. Le temps était gris en ce début de matinée de mai. Quelques lambeaux de brumes obstruaient le panorama donnant sur l’océan.

 

Ce fut une bonne heure plus tard, qu’Eve quitta sa maison victorienne aux couleurs éclatantes d’un bleu roi et de volets blancs comme neige. Un frisson traversa Eve, l’air était encore un peu frais et elle n’avait pas pris de veste assez chaude en prévision des températures plus élevées qui s’installeraient au fil de la journée. Après un dernier regard vers l’Océan Atlantique, elle se dirigea vers son arrêt de bus.

 

Les heures s’écoulèrent les unes après les autres, un peu trop rapidement au goût de l’infirmière. Le sourire d’Eve augmenta lorsque l’un de ses patients lui déclara.

 

« Madame Stirkis…

—     Mademoiselle. » La repris gentiment, mais fermement Eve.

 

L’homme éclata de rire et déclara avec un clin d’œil.

 

« Ça fait vieille fille, cela ne vous convient pas du tout. Donc, Madame Stirkis, vous êtes de plus en plus jolie…

—     Monsieur Jackson, vous êtes un vil flatteur. » Sourit l’infirmière. « Et ne pensez pas un seul instant que ce compliment vous exemptera de votre piqûre !

—     Vous êtes un bourreau » Déclara Albert Jackson d’un air dépité.

—     Je pense que vous exagérez un peu. » Rit doucement Eve. « Cessez de faire l’enfant et donnez-moi votre bras.

—     Soyez gentille… » supplia son patient en la fixant avec ses grands yeux bruns humides.

—     « Gentille » est mon deuxième prénom. »

 

Malgré le ton plaisant de la conversation, Albert surveilla avec attention les moindres gestes de l’infirmière. Il pâlit lorsqu’il vit l’aiguille approcher inexorablement de son bras et ferma les yeux, en grimaçant de douleur.

 

« Monsieur Jackson, gronda gentiment Eve, quel âge avez-vous ?

—     Cinquante-deux ans !

—     Vous êtes un grand garçon à présent. Une piqûre ne devrait pas vous faire peur à ce point.

—     Ça se voit que ce n’est pas vous qui subissez.

—     Vous ai-je fait mal ? » Interrogea Eve en déposant son matériel sur le plateau métallique attendant sagement sur la table de chevet.

—     Non. D’ailleurs, vous êtes la seule avec qui je ne ressens aucune douleur.

—     Vous exagérez. » Sourit réprobatrice l’infirmière.

—     Non, même pas ! Lorsque vous posez les mains sur moi, je me sens apaisé. C’est comme si vous me transmettiez votre force. Ne prenez pas cet air surpris !

—     C’est… enfin, c’est quelque chose qui m’a souvent été rapporté. C’est tellement troublant. » Répliqua songeuse Eve.

—     J’en étais persuadé ! » Lança Albert tout sourire. Heureux de découvrir qu’il ne s’agissait pas un produit de son imagination.

 

C’est avec un dernier sourire qu’Eve quitta la chambre d’Albert Jackson qui tentait une nouvelle fois, une invitation à dîner. Son expression joviale s’effaça lorsqu’elle traversa le couloir pour regagner la pièce de garde. Que ferait-elle une fois qu’elle terminerait sa dernière journée de travail ? Elle ne s’était jamais mariée. Elle avait eu quelques amoureux, mais bien vite ils se détournaient d’elle. Par conséquent, elle n’avait pas d’enfant.

 

Pourtant, elle aurait aimé goûter aux joies de la maternité. Combien de fois avait-elle vu des enfants malheureux ? Elle avait songé à en adopter un. Peu importe qu’il se fût agi d’une fille ou d’un garçon… Finalement, le projet était tombé à l’eau. Ses parents adoptifs ayant soudainement eu besoin d’elle. Sa mère Hélèna, s’étant fait renverser par une voiture, ne pouvait plus bouger ni les bras, ni les jambes. Son père Scott a été anéanti, et c’est Eve qui avait pris leurs destins en main.

 

À présent, elle allait avoir soixante six ans. Une petite rente l’attendait pour couler une retraite paisible. Et elle serait seule. Même pas un animal de compagnie pour éclairer ses journées. Finalement, son unique famille restait la petite clinique pour laquelle, elle travaillait.

 

Souriante, elle apaisa les nombreux malades dont elle avait la charge. De temps en temps, elle repoussait une longue mèche blanche de ses cheveux qui s’échappait de son chignon serré. Au lieu de lui donner un air sévère, sa coiffure révélait de grands et magnifiques yeux bleus. Eve était plutôt grande pour une femme : un mètre quatre-vingt-cinq n’était pas la norme. De nombreux regards se tournaient pour voir sa silhouette élancée traverser les couloirs couleur jaune poussin de la clinique. Le directeur ayant choisi une teinte « joyeuse », selon son expression, et moins dépressive que le vert.

 

°°oOo°°

 

Lorsque le soleil se coucha à l’horizon dans une éclaboussure de jaune, orange et rouge flamboyant, donnant au ciel cette impression de s’embraser, Eve quitta son poste. Encore trois petits jours, songea-t-elle. La soirée était plutôt douce à Cape May[i], contrairement au matin même qui lui avait fait songer à une matinée d’automne. L’infirmière opta pour rentrer chez elle à pied, pour profiter de l’agréable soirée.

 

Le regard d’Eve suivit le vol d’un groupe d’oiseaux. Ils s’envolèrent soudainement, la surprenant au passage. Elle rit un peu toute seule de sa bêtise. Elle avait laissé son esprit divaguer, ce bruit inattendu l’avait fait sursauter. Ce fut avec un sourire aux lèvres qu’elle s’engagea dans le parc se trouvant pas très loin de son domicile. Les lampadaires firent grésiller leurs filaments, produisant le claquement sec de l’arc électrique. Un coup de vent balaya la cime des arbres, soulevant légèrement la jupe de l’infirmière.

 

Eve s’immobilisa, aux aguets. Quelque chose de subtil avait changé dans l’atmosphère, elle se sentait épiée. Son cœur s’accéléra, cognant sourdement dans sa poitrine. Elle jeta un regard circulaire autour d'elle mais le parc encore baigné de lumière demeurait paisible, contrastant avec la sueur froide qui recouvrait son corps. Elle avança à nouveau. Le crissement de ses pas sur le gravier lui parut amplifié. Son oreille perçut un bruit sourd, faible et pourtant…

 

À nouveau, Eve se figea. Tout comme le parc autour d’elle. Son cœur avait pris le rythme des tamtams africains, jouant une mélodie effrénée qui semblait grimper jusqu’à la rupture. Une nouvelle bourrasque fit bruire les feuilles des arbres. À l’affût, Eve perçut un grondement. Cette fois-ci, elle en était sûre. Son regard balaya le parc rapidement, inquiet. Un nouveau grondement se fit entendre plus proche.

 

Ce n’était pas celui du tonnerre, le ciel était dégagé de toute tempête. Cela ressemblait plutôt à un feulement… celui d’un loup. Comment pouvait-elle connaître le grondement animal ? Jamais, elle n’avait été en face d’un tel canidé. Quoique un bichon blanc à poil frisé aboyait et pas qu’un peu…

 

Le battement de son cœur augmenta. Le son sourd, caverneux était maintenant tout proche. Toute l’âme d’Eve la poussait à prendre ses jambes à son cou et de courir vers la sortie la plus proche. Eve s’aperçut qu’elle n’entendait plus le moindre bruit extérieur. Son angoisse grimpa d’un cran. Un grognement rauque accompagné d’un sifflement se discerna à nouveau, très proche. Trop proche. Un craquement identique à celui d’une branche que l’on brise éclata. Eve morte de peur, se tourna enfin vers son futur assaillant.

 

Son regard apeuré rencontra celui, rouge, d’un loup immense. Elle devait lever les yeux pour rencontrer les siens qui ne semblaient pas la voir. Il devait mesurer au bas mot trois mètre de haut. La musculature puissante était recouverte de poils noirs et drus. Sa mâchoire découvrait une dentition acérée et pointue. De la bave gluante s’étirait sur ses babines retroussées.

 

Eve ne bougeait plus. Ne pensait plus. Avait oublié son nom et son numéro de sécurité sociale. Sa propre mâchoire était ouverte en grand. Elle devait faire un cauchemar ! Oui, c’est cela un cauchemar qui paraissait si réel, elle était si effrayée qu’aucun son ne sortait de sa bouche.  Ses genoux s’entrechoquaient sous la terreur sans nom qu’elle ressentait.

 

Il disparut en une fraction de seconde, faisant cligner les yeux d’Eve. Un claquement sec la fit chuter en arrière en même temps qu’un grand mouvement d’air. Surprise elle ouvrit les yeux et vit le corps massif sauter au-dessus de sa tête. Le loup avait bondi, son regard suivit la progression de la bête. Lorsqu’il atterrit quatre mètres plus loin, Eve cligna à nouveau les yeux incrédules. Des êtres pas plus hauts que son index, fuyaient en volant, courant ou s’enfonçant dans la terre.

 

Eve vit la bête amortir sa chute lourdement, sa mâchoire se plantant dans le sol, le labourant au passage. Elle n’en revenait pas ! Pendant quelques instants, elle se détourna pour se redresser et s’enfuir à son tour, mais lorsqu’elle jeta un coup d’œil derrière elle, stupéfaite, elle vit le parc vide. Nulle trace de loup, de lutins ou fées, elfes ou nains… Elle était seule ! Eve fronça les sourcils et observa fiévreusement autour d’elle. Personne ! Pourtant… Elle porta une main à son cœur et constata le rythme calme et régulier de ce dernier. La peur viscérale qu’elle avait ressentie avait disparu comme par enchantement.

 

Elle avait besoin d’un remontant ! Elle s’engagea de nouveau, non sans crainte, sur l’allée principale et se retrouva à l’extérieur du parc un quart d’heure plus tard. Ce fut avec un certain soulagement qu’elle entra chez elle. Sa veste et son sac restèrent sur la chaise de l’entrée. Eve se fit un café serré et resta la tête posée sur le placard de sa cuisine. La surface lisse et fraîche apaisait ses nerfs.

 

Quelques secondes plus tard, un grattement et des petites voix se firent entendre. Surprise, elle se tourna et ses yeux s’arrondirent de stupéfaction. Sur la table de sa cuisine se tenait les petits êtres tout droit sortit d’un conte de fées. Chacun se disputant joyeusement dans un langage complètement incompréhensible pour Eve.

 

Elle recula, pour s’apercevoir qu’elle était coincée par son meuble. D’une démarche de crabe, elle se dirigea vers la sortie la plus proche, mais une fée se posta devant son nez et l’examina avec attention. Eve ne comprenait pas les paroles. Voyant l’incompréhension sur les traits de l’humaine, la fée agita ses ailes et une poudre lumineuse vint entourer l’infirmière.

 

« Maintenant… es-tu capable de nous comprendre, humaine ? »

 

Eve déglutit et observait toujours ses bras recouverts de poudre dorée. Elle devait en être couverte. Impatiente, la fée toussota et déclara à nouveau, pour capter l’attention de l’humaine.

 

« Tu nous vois, n’est-ce-pas ? Qui es-tu mortelle? »

 

Eve ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Le choc était trop grand.

 

 



[i]        Cape May, se trouve dans l’Etat du New Jersey (au Sud de New York), sur la côte Atlantique.

 

21:18 Écrit par Jiji | Lien permanent | Commentaires (0)